Partageons les bonnes idées.
Merci à Maria Reyes pour son article à propos du documentaire “Roberto Matta, le cœur est un œil” qui fut présenté par l’AEXPPCH – France dans l’auditorium de La Maison de l’Amérique latine à Paris, moderé par Hector Vasquez.
La projection du documentaire fut prolongé par un échange avec le réalisateur, Fabrice Maze.
À la fin de son article, vous pourrez lire en “Avant-première” le passionnant chapitre consacré à la peinture de Matta, écrit par Andres Solimano, dans son livre Painters, Work and the Art Market, actuellement en cours d’évaluation par l’éditoriale Routledge en UK.
Pour tous ceux qui n’ont pas pu assister à la projection, le blog vous propose, dans cete publication, de découvrir les traits d’un artiste hors du commun, reconnu dans le monde pour son art et son engagement politique auprès du gouvernement de Salvador Allende, puis pour sa position résolument opposée au régime dictatorial de Pinochet dans son pays, le Chili.
« Le cœur est un œil », ou comment rendre visible l’invisible, par María Reyes.
Il existe de nombreuses façons de rendre hommage à un artiste, l’une d’entre elles étant de se demander ce que son œuvre a encore à nous dire, ici et maintenant. « Roberto Matta, le cœur est un œil » est le documentaire qui tente ce pari : traverser neuf décennies d’une vie hors du commun.
L’histoire d’un parcours hors catégories
Roberto Matta est né le 11 novembre 1911 à Santiago du Chili, dans une grande famille de la bourgeoisie basque chilienne. Architecte formé à l’université catholique, il quitte le pays en 1935, traverse l’Europe, entre dans l’atelier de Le Corbusier à Paris, et s’arrête à Madrid où un diplomate chilien héberge dans son ambassade un certain Federico García Lorca.
C’est Lorca qui découvre ses dessins et l’envoie à Paris avec une lettre pour Dalí, lui-même passant par Breton. En 1938, Matta rejoint le groupe surréaliste qu’il ne connaît pas encore, avec une trentaine de dessins. Breton dira de lui qu’il est « l’être le plus éveillé, le plus jeune et le plus vivant » qu’il connaisse. Marcel Duchamp écrira que Matta est « le peintre le plus profond de sa génération ».
Ce documentaire est né d’une volonté de remettre les choses à leur place. Car Matta reste l’un des artistes les plus influents et pourtant les moins reconnus du XXe siècle : c’est dans son appartement new-yorkais que se réunissaient chaque samedi, à la fin des années 1940 les futurs représentants de l’expressionnisme abstrait américain qu’il a influencés. Matta dira plus tard que « les Américains ont pris les formes vides, sans comprendre le contenu ».
« Roberto Matta, le cœur est un œil »
Le documentaire alterne archives exceptionnelles et témoignages pour donner à voir ce qui dépasse la peinture : il est architecte, poète, inventeur de concepts et militant. En 1949, il invente le concept du cube ouvert développé à partir de 1949 et qui l’a occupé pendant des décennies. L’idée est qu’au au lieu d’être face à un tableau, le spectateur se retrouve au centre d’un cube dont chacune des six faces représente une dimension de l’existence et de la conscience. Matta fait évoluer le spectateur en un « êtreur » qui ne contemple plus, pour habiter et être dans l’espace.
Ce film dévoile un Matta moins connu, dans sa condition d’homme engagé : il peint en hommage aux époux Rosenberg, il dénonce la torture en Algérie avec « Jammila », il rejoint les brigades murales d’Allende au Chili. Quand le coup d’état au Chili a lieu, il entreprend différents voyages
Le film dévoile un Matta plus intime : Jean-Claude Carrière qui dit que si un seul mot devait définir Matta ce serait « la joie », sa fille Alisée raconte ses promenades dans les bois avec les chiens…
Les enseignements de Roberto Matta
Il est paradoxal de penser qu’un artiste qui a consacré sa vie à « rendre visible l’invisible » à peindre, à ouvrir un espace où le regardeur devient un « êtreur » soit encore si peu présent dans les grands récits de l’histoire de l’art.
Ce documentaire est une réparation : sans Matta, l’expressionnisme abstrait américain n’aurait pas eu cette influence.
Enfin, et c’est peut-être la leçon la plus précieuse, l’œuvre de Matta résiste à tout. Il est mort en 2002 en Italie, à 92 ans. Grâce au travail du réalisateur, nous pouvons approcher ce que Matta disait au début du documentaire : « Quand tu entres en toi-même, tu n’es pas sorti du monde ».
Painters, Work and the Art Market par Andrés Solimano.
Santiago 08/12/2025
Chapitre 8. Comprendre les peintures de Roberto Matta
Roberto, Antonio, Sebastián Matta Echaurren (1911-2002) était un peintre né au Chili qui a apporté d’importantes contributions à l’art du XXe siècle d’un point de vue surréaliste. Il a été élevé dans une famille aisée au Chili, d’origine basque. Au début des années 1930, après avoir obtenu son diplôme d’architecte et travaillé quelque temps dans la fabrique de meubles avec son frère Mario, il décide de rompre avec son milieu conservateur et part pour l’Europe. Il avait quelques relations familiales à Paris et à Madrid qui l’ont aidé à s’adapter à ses nouvelles conditions. Il a également obtenu un emploi au bureau de Le Corbusier à Paris et a été chargé de visiter un projet en Union soviétique. Matta a rencontré Federico García Lorca qui, à son tour, l’a mis en relation avec Salvador Dalí. Ce dernier lui a conseillé de raccourcir son nom à « Matta » tout court, pour se faire mieux connaître et renforcer sa propre identité artistique. Fait intéressant, le mot Matta porte des significations différentes selon les langues : c’est « tuer » en espagnol, « excentrique/fou » en italien, « mère » en Inde, et ainsi de suite.
Les dessins talentueux de Matta et sa personnalité agréable et créative ont impressionné le doyen des surréalistes : le Français André Breton, qui l’a invité à rejoindre le mouvement surréaliste. En 1937 à Paris, Matta présente quatre de ses dessins à l’Exposition Internationale du Surréalisme tenue à Paris. Il rencontre Picasso alors que celui-ci travaillait sur la peinture « Guernica », dénonçant les attaques nazies contre des cibles non militaires pendant la guerre civile espagnole.
Matta a également interagi de manière fructueuse à la fin des années 1930 avec Gordon Onslow Ford, un ancien officier britannique de la Royal Navy qui était également un peintre surréaliste. Sa formation en mathématiques et en sciences était un bon complément à la formation plus architecturale et graphique de Matta. Ils sont restés des amis proches tout au long de leur vie.
Matta a également écrit et dessiné pour des revues surréalistes et ses idées novatrices ont captivé l’imagination de la communauté artistique malgré son jeune âge. Il a développé le concept de « Morphologie Psychologique », c’est-à-dire l’étude de la manière dont les mécanismes internes de l’esprit, y compris les idées, les émotions, les peurs et le subconscient sous-jacent, sont représentés et transformés à travers différents modes d’expression. Le concept emprunte des notions à la biologie et à la linguistique dans lesquelles la morphologie se réfère à la structure et à la transformation des formes, et les applique à l’exploration de l’esprit et des thèmes psychologiques. En accord avec ces concepts, Matta travaille dans ses peintures avec des formes multiples, curvilignes, fluides, des processus d’expansion et de contraction semblables à des cellules, et dépeint des formes d’énergie comme le feu et la chaleur. Ce concept de base s’est avéré à la fois puissant et flexible. Il a aidé à conceptualiser les idées du mouvement surréaliste — une préoccupation permanente de Breton — et a en même temps aidé à fournir un cadre conceptuel pour les artistes attachés aux idées surréalistes. Matta a également souligné la nécessité de créer des choses et des concepts nouveaux. Il utilisait souvent des néologismes pour établir des liens entre des phénomènes apparemment sans rapport. Sa maîtrise de plusieurs langues telles que l’espagnol, le français, l’anglais et l’italien l’a aidé pour les néologismes et, bien sûr, pour ses multiples voyages et son mode de vie cosmopolite.
En 1940, Matta, sur la suggestion de Marcel Duchamp, quitte l’Europe qui entrait dans une nouvelle guerre mondiale et se dirige vers New York. Sa maîtrise de la langue anglaise et sa commande de nouvelles idées et techniques picturales ont facilité son intégration à la communauté artistique de New York et des environs. Il a exercé une grande influence sur ceux qui étaient des membres clés de l’école émergente de l’Expressionnisme Abstrait tels que Jackson Pollock, Arshile Gorky, Robert Motherwell et d’autres qui étaient des visiteurs fréquents de l’atelier de Matta le samedi après-midi. Il leur a inculqué des idées surréalistes et des techniques de peinture telles que le dessin automatique.
Dans le même temps, Matta a reçu des influences de Marcel Duchamp, Yves Tanguy, Salvador Dalí et d’autres.
Matta a développé le concept d’ « inscapes » (paysages intérieurs) qui étaient des excursions — exprimées la plupart du temps dans des peintures à l’huile — vers l’intérieur de l’esprit. Le concept traditionnel de paysages représentant des montagnes, des champs, des forêts était, cette fois, étendu pour montrer une certaine géographie de l’esprit. La notion est séduisante mais pas facile à saisir immédiatement : elle nécessite une certaine capacité d’abstraction pour un peintre — sans parler du grand public — pour faire l’analogie avec les paysages traditionnels. Il a également utilisé le concept d’ « architecture de l’esprit » pour représenter ces idées. En accord avec les notions surréalistes, il a souligné la nécessité de « dessins automatiques », de « lignes spontanées », de « formes inattendues » dans lesquelles les expressions artistiques libèrent l’esprit sans le filtre des conventions, des écoles de pensée prédéterminées et de la formation artistique formelle (la perspective linéaire par exemple).
Trois peintures représentatives de Matta de cette période sont :
- « La Terre est un Homme » (1942)
- « Morphologies Psychologiques »
- Le Vertige d’Eros (MOMA, NYC)
Elles reflètent des formes biomorphes flottantes, des champs d’énergie, des vides cosmiques et des environnements spatiaux explosifs. Elles sont clairement très abstraites mais riches en contenu dont l’interprétation est complexe. La présence dans l’œuvre de Matta de concepts issus de divers domaines de la connaissance est évidente : la physique, la biologie, l’astronomie, la géométrie non euclidienne et la psychanalyse sont toutes présentes dans sa production artistique. Sa formation d’architecte semble sous-tendre les formes géométriques, bien que l’absence d’horizons et de lignes convergentes (caractéristiques de la perspective non euclidienne) soit claire dans l’œuvre de Matta.
On pourrait également donner à ces peintures une connotation plus socio-politique : « la terre est un homme » a été peinte pendant la Seconde Guerre mondiale et contient une critique de la destruction, de la violence, de la folie humaine et de la destruction de la planète.
« Le vertige d’eros » exalte également l’amour et l’érotisme et a en même temps pour toile de fond la destruction de vies humaines par la guerre et la violence.
La complexité thématique de l’œuvre de Matta est évidente : elle fait coexister des motivations individuelles telles que les processus mentaux, les sentiments d’amour, de peur, de solidarité et d’égoïsme avec une large perspective de changement social, de réforme, de révolution, de paix, de guerre, d’humanisme, de fascisme et de fragilité environnementale. Il a vécu les années 1930 en Europe et a vu des éléments de tout cela. Dans les années 1940, principalement situé aux États-Unis, il a pu observer la guerre et les comportements barbares de l’autre côté de l’Atlantique. Lorsque les horreurs de l’holocauste ont été révélées, il a peint « How-Ever » (son talent pour créer des néologismes est présent) illustrant le manque de décence morale et la misère humaine que l’on peut observer dans certaines périodes historiques.
Des Inscapes aux Social Scapes / morphologies sociales (années 1950-1970)
Dans les années 1950, la guerre froide entre le camp capitaliste dirigé par les États-Unis et le camp socialiste dirigé par l’URSS battait son plein et le monde commençait à réaliser le pouvoir destructeur potentiel de la bombe atomique détonée par les États-Unis contre les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945. Il a qualifié l’événement de « Hiro-Shame » (Hiro-Honte) et est devenu de plus en plus conscient de la possibilité de la destruction de la planète et de la disparition des humains par la puissance des bombes fabriquées par les hommes. Il a également été ému par le procès des Rosenberg au début des années 1950 et l’exécution ultérieure du couple sur des accusations d’espionnage pour l’URSS. En réaction à cela, Matta a peint en 1953 « L’Exécution des Rosenberg », un tableau dont il n’existe aucune trace de conservation dans une collection de musée public.
Le maccarthysme aux États-Unis, mené par la paranoïa de la guerre froide, a également ajouté un sentiment de fragilité et d’insécurité aux intellectuels, aux professeurs d’université et aux personnes d’esprit indépendant qui commençaient à perdre leur emploi et leur liberté s’ils étaient accusés de sympathies communistes.
Dans les années 1960, Matta, vivant en Europe, était sympathique à la révolution cubaine et aux mouvements de libération nationale en Afrique et en Asie. Il s’identifiait aux tentatives de réforme sociale et de démocratisation en Amérique latine et dans d’autres régions. Son art tentait de refléter ces attachements. La guerre du Vietnam et les émeutes de Watts d’août 1965 à Los Angeles en Californie, avec une forte composante raciale, ont été dépeintes dans la peinture à l’huile à grande échelle « Burn, Baby, burn (l’escalade) » de 1965-66 montrant l’utilisation destructrice du feu, du napalm et d’autres formes de destruction dans la guerre du Vietnam et la répression de la population noire à Los Angeles.
Alors qu’il vivait à Paris, Matta a été pris dans le mouvement de mai 1968 où il a rejoint des rassemblements de travailleurs et des assemblées d’étudiants. Dans l’enthousiasme du moment, il a déclaré que les musées étaient des « cimetières de l’art » et a apporté certaines de ses peintures dans des espaces publics, des rues, des places et des usines comme outils pour promouvoir un changement social progressiste dans un Paris en ébullition.
Les années 1970 ont été marquées pour Matta par l’expérience Allende au Chili d’un socialisme démocratique écrasé par un coup d’État militaire sanglant en septembre 1973. Matta s’est rendu au Chili en 1971, a rencontré Allende personnellement et a peint une célèbre fresque « El primer gol del pueblo chileno » (Le premier but du peuple chilien) illustrant le premier anniversaire du gouvernement Allende avec la Brigada Ramona Parra. La fresque dépeignant divers récits sociaux avec l’utilisation de figures proto-humaines mesurait 24 mètres de long et 5 mètres de large. Après le coup d’État militaire, elle a été recouverte de peinture ordinaire, mais elle a finalement été restaurée en 2005. Elle est actuellement conservée au Centro Cultural Espacio Matta de la commune de La Granja, située à Santiago, au Chili.
Matta a été profondément choqué par le coup d’État militaire du 11 septembre 1973, la mort d’Allende et la fin brutale de la « voie chilienne vers le socialisme » qui avait suscité des attentes en Europe occidentale. Plus tard, la junte militaire a annulé la citoyenneté chilienne de Matta. Pour les besoins de ses voyages internationaux, il a commencé à utiliser d’autres passeports, notamment cubains et algériens, qui correspondaient à un statut politique spécial accordé par ces gouvernements en solidarité avec lui. Il a lui-même déclaré un jour qu’il était :
« Déchu de la nationalité chilienne, et renationalisé français, cubain, algérien avec résidence sur terre. »
« Le premier but du peuple chilien »
Matta avait la nationalité chilienne par droit de naissance, bien qu’il en aurait été dépouillé par la dictature de Pinochet après le coup d’État de 1973. Il avait obtenu la nationalité française en 1969 et l’a demandée à nouveau après avoir été privé de sa citoyenneté chilienne. En 2002, il a obtenu la nationalité espagnole peu avant sa mort. Il n’est toutefois pas clair s’il avait la citoyenneté américaine.
Une nouvelle place pour les formes figuratives
À mesure que l’intérêt croissant de Matta pour les thèmes sociaux, politiques et environnementaux se développait, il a commencé à s’éloigner quelque peu de l’abstraction pure de la période de ses Morphologies Psychologiques pour une utilisation croissante de la figure humaine. Il a réintroduit la figure dans les années 1950 sous le nom de « vitreurs » ou humanoïdes quasi-géométriques et transparents, qui servaient de pont entre les observateurs et la réalité, souvent dépeints dans un espace dynamique non euclidien. Ces figures ont aidé à développer un style narratif et proche de la bande dessinée.
Dans les années 1960 et 1970, ces figures sont devenues plus distinctes, corporelles et engagées dans des actions narratives claires, quoique surréalistes (débats, amour, violence). Ce changement a permis à son œuvre de porter un message social et politique beaucoup plus clair. Les pièces à grande échelle rappelaient les muralistes mexicains (Rivera, Siqueiros) et le « Guernica » de Pablo Picasso. Le nouveau style était plus simplifié, audacieux, avec une esthétique presque de bande dessinée pour communiquer avec un public plus large.
Matta, au cours de ces décennies, a connu un mouvement passant d’un accent sur l’ « inconscient » (espace intérieur, automatisme) au « collectif » (espace social), utilisant son rendu spatial complexe caractéristique pour abriter des drames humains plutôt que de simples états psychologiques.
La condition humaine et les contradictions de la globalisation et de la modernité (années 1980-1990)
L’orientation conceptuelle de Roberto Matta dans les années 1980 et 1990 peut être caractérisée comme une continuation et une synthèse de ses préoccupations antérieures, mais adaptées aux nouvelles réalités des années 1980 et 1990 (il est décédé en 2002) marquées par la globalisation économique, le néolibéralisme et la domination des États-Unis dans les affaires mondiales. Matta s’est concentré sur l’humanisme universel et les contradictions d’un monde de plus en plus interconnecté mais dans lequel les gens ressentaient l’impact des complexités technologiques, des inégalités sociales, de l’aliénation et de l’automatisation accrue.
Alors que les années 1960 et 1970 ont vu un accent aigu et manifeste sur la critique politique immédiate (notamment autour du cas chilien), le travail ultérieur de Matta est devenu plus large, plaçant souvent ces préoccupations sociales dans un cadre plus vaste de « chaos cosmique ».
La représentation des hommes et des femmes comme des individus humanoïdes et semblables à des machines souligne le « ciblage » (targeting) des êtres humains qui sont constamment bombardés par des forces extérieures, dont certaines sont créées par les humains eux-mêmes comme dans le cas de la technologie. Le message était clair : les gens sont vulnérables et à la merci de forces (corporations, gouvernements, médias de masse, entreprises technologiques) qu’ils ne contrôlent pas. Un exemple de ce ciblage est la télévision et les médias de masse qui tentent de façonner la psyché humaine (la « fabrication du consentement » de Noam Chomsky).
Actuellement, le haut degré de connexion numérique coexiste avec des symptômes clairs d’isolement individuel et de manque de contact direct entre les individus. L’anxiété, la dépression, l’aliénation sont toutes des caractéristiques de la modernité dont Matta était conscient. La globalisation a apporté la prospérité mais accompagnée de grandes disparités dans la distribution des revenus et des richesses, d’une augmentation de la dette étudiante et de la précarité du marché du travail.
Retour aux origines cosmiques et terrestres
Dans ses dernières décennies, Matta est souvent revenu aux thèmes du biomorphisme et de l’énergie cosmique qui ont défini ses premiers « inscapes » surréalistes des années 1940. Maintenant, cependant, tout cela s’accompagne d’une expérience de vie d’engagement politique et social et d’une connaissance pratique de la vie.
D’un point de vue méthodologique et esthétique, ses peintures ont continué à refléter le choix d’espaces non euclidiens complexes et de perspectives multiples renforcées par l’utilisation de couleurs intenses et phosphorescentes représentant l’espace cosmique profond. Son intérêt pour l’astronomie et la représentation de l’univers est clair. Maintenant, cependant, l’utilisation de figures humaines (distordues) s’est ajoutée à ces premières formes d’expression picturale autour de thèmes sociaux et politiques.
Le thème du dialogue entre l’homme et la terre acquiert de l’importance. Une imagerie volcanique et terreuse inspirée par des événements géologiques, tels qu’une éruption volcanique, est présente dans ses toiles, combinée à des représentations de bouleversements, de feu intérieur et d’intenses forces géologiques et cosmiques. La représentation de l’énergie est une constante dans son œuvre.
Ces thèmes sont souvent dépeints en utilisant des couleurs et des textures terreuses mélangées aux lumières intenses, parfois phosphorescentes, de l’espace profond. Ses peintures sont devenues des théâtres cosmiques massifs et tourbillonnants pour le drame humain, aidés stylistiquement par son utilisation signature de perspectives multiples et de plans changeants, forçant l’œil du spectateur à voyager constamment à travers l’image, reflétant la nature non linéaire et imprévisible de la réalité et de la conscience.
Football, voitures et TV
Tout n’était pas inscapes, grandes toiles et récits épiques. Matta avait aussi la sensibilité et le talent pour repérer des thèmes spécifiques qui étaient importants d’un point de vue critique social, culturel et politique. Un cas d’école est le football, une activité qu’il considérait comme un événement culturel et esthétique mondial en plus de sa dimension physique évidente.
Il a créé un ensemble spécifique d’œuvres graphiques pour commémorer la Coupe du Monde de la FIFA 1990 tenue en Italie. L’œuvre principale liée à cet événement est Music Foot (1990) comprenant une suite de 8 lithographies originales (ou sérigraphies, selon la source). Le médium inclut à la fois le pastel à l’huile et le pastel sec. Les huit estampes ont été conçues pour être vues ensemble, souvent comme une seule feuille unique qui, une fois dépliée, s’étirait sur plus de 5,22 mètres de long. Ce grand format étendu est typique du désir de Matta de rompre avec les toiles rectangulaires traditionnelles et d’envelopper le spectateur dans un espace dynamique.
Musik Foot (1990)
Un autre thème qui a attiré l’attention de Matta était la prolifération des voitures dans une société régie par le consumérisme, avec les effets qui en découlent sur la congestion urbaine, le bruit et la pollution de l’air. Des estampes ont été réalisées en référence à l’automobile dans Les Oh! Tomobiles (1972) et les Car-boys. En Italie, il a fait des références au Topolino, un nom désignant la Fiat 500.
Les effets de la télévision sur l’esprit humain étaient une autre préoccupation de Matta. Dès les années 1950, Matta a produit la « Série Télévision » en utilisant la trempe et le dessin comme médium. Cette œuvre a été exposée à la Galerie du Dragon à Paris en 1956. L’exposition transmettait les réserves de l’artiste sur l’introduction de la « machine ineffable » qui cherche à façonner les perceptions de la réalité des gens. Les intérêts commerciaux et politiques tentent souvent de construire un « sens commun » pratique à travers la TV. Néanmoins, apparemment, la plupart des gens n’en sont pas toujours conscients. De plus, il avait également des réserves sur le rôle de Cinecittà, le Hollywood italien des années 1950 et 1960.
Satire politique
Matta a également dirigé son art vers la caricature politique en utilisant des récits surréalistes employant des figures humanoïdes et semblables à des machines. Les thèmes principaux étaient le pouvoir des entreprises, l’action militaire et les gouvernements répressifs. Les œuvres d’art clés dans ce domaine incluent : « L’Assassinat des Rosenberg » (1953), « Burn, Baby, Burn » (298 cm x 981 cm, 1965-66), « The United Snakes of America: Alabama, Vietnam and Santo Domingo » (1965), et « L’Homme Descend du Signe » (1975), 410,8 x 833,1 cm motivé par le coup d’État de Pinochet au Chili. ${}^2$
«Burn, Baby, Burn » (1965-66)
Il n’existe aucune trace indiquant que les peintures suivantes : « L’Assassinat des Rosenberg » (1953), « The United Snakes of America: Alabama, Vietnam and Santo Domingo » (1965), et « L’Homme Descend du Signe » (1975) soient conservées dans des musées publics. La présomption est qu’elles sont détenues dans des collections privées. En revanche, « Burn, Baby, burn » (1965-66) est conservée au Los Angeles County Museum of Art.
Remarques finales
Matta était une figure très importante de l’art du XXe siècle. Il a porté avec constance le message surréaliste mais, finalement, il a survécu au mouvement et a développé ses propres modes d’expression indépendants au fur et à mesure qu’une réalité mondiale changeante l’exigeait. La complexité de ses peintures, ses idées avant-gardistes et sa créativité extrêmement riche n’ont été assimilées que lentement par la communauté artistique et le public. De plus, sa position politique progressiste et son allégeance à des causes mondiales qui défient les pouvoirs établis ont probablement aussi influencé sa valorisation par l’establishment. Mais il ne fait aucun doute que nous sommes en présence d’un penseur et d’un artiste géant de l’ère moderne.
Vous pouvez louer le documentaire en cliquant ici.










